Des agriculteurs aux distributeurs, en passant par les industries agro-alimentaires et les négociants du commerce interentreprises, l’ensemble de la filière doit évoluer afin de faire face à la concurrence mondiale.
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A l’aube de la réforme de la politique agricole commune (PAC) prévue en 2013, alors que les agriculteurs français traversent une crise sans précédent et que les négociations entre fournisseurs et distributeurs sont plus que jamais tendues, l’ensemble des acteurs se doit de trouver une solution pour nouer de nouvelles relations commerciales afin que chaque maillon de la chaîne puisse être compétitif sur des marchés désormais internationaux et pour le moins fluctuants. Or, entre des distributeurs à la recherche des prix les plus bas du fait d’une concurrence accrue entre enseignes, des industriels et des négociants “coincés” entre l’amont et l’aval, et des agriculteurs qui doivent passer d’une production de masse – contrôlée par la PAC – à une production en fonction des marchés sans y avoir été préparés, la situation n’est pas simple. Et alors qu’elle était la première puissance agricole européenne, la France n’a cessé de perdre des parts de marché au profit de l’Allemagne, nouveau leader européen. Nécessaire, l’intervention de l’Etat a donné naissance à la LMAP, la loi de modernisation de l’agriculture et de la pêche.
Une solution privée Mais après avoir éprouvé pendant des années une gestion très administrée de l’agriculture, créant ainsi un fossé entre la demande et la production, les pouvoirs publics ont voulu trouver une solution privée pour réguler les marchés. Si la LMAP propose un cadre législatif, elle laisse les acteurs mettre en place les relations commerciales adéquates. Au cœur du sujet, donc, “l’obligation d’une contractualisation entre producteurs et industriels avec mention des prix et des volumes”. Si l’idée fait son chemin, elle inquiète également. Les agriculteurs indépendants d’abord, qui y voient une perte d’autonomie. En effet, alors que les coopératives agricoles, de par leur structure, ont déjà l’habitude de fonctionner avec des contrats et sont plus à même de garantir des volumes précis, ce n’est pas le cas des agriculteurs indépendants. Prudents, pour ne pas dire sceptiques, industriels et négociants, en raison de leur position dans la filière, craignent que cette contractualisation, si elle est trop rigide administrativement, fragilise les entreprises. « Il ne peut pas y avoir de schéma unique. Nous sommes pour laisser les secteurs à l’initiative en fonction de l’organisation et des contraintes de la filière », explique Diane Doré, chef de projet Echanges extérieurs à l’Ania (Association nationale des industries alimentaires). De plus, « pour garantir un revenu correct à l’amont, il faut d’abord que le fonctionnement avec l’aval soit respecté et fondé sur un vrai partenariat », estime Rachel Blumel, chef de projet des Affaires économiques à l’Ania.
La compétitivité en débat Enfin, si les distributeurs, par la voix de Jérôme Bédier, président de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD), se disent prêts à « accompagner l’agriculture dans sa mutation », ce ne sera toutefois pas à n’importe quel prix. Car il s’agit bien de cela : laisser au distributeur la possibilité de fixer les prix en prenant en compte la compétitivité au niveau national, européen et mondial. « L’arbre du débat de la grande distribution a caché la forêt du débat sur la compétitivité », estime Jérôme Bédier. Et force est de constater que cette compétitivité fait défaut à l’agriculture française ! Plus ou moins structurées, les filières ne sont pas suffisamment armées pour peser dans la balance. « Le monde agricole français a besoin de cohésion pour faire preuve de réactivité face aux marchés, juge Philippe Mangin, président de Coop de France. Les filières doivent se concentrer pour devenir incontournables dans leur domaine. L’offre est trop dispersée. D’ailleurs, les pays qui nous prennent des parts de marché sont ceux dont les filières sont très structurées ! » Désormais conscients qu’il faut réagir, certains agriculteurs tentent de se structurer. Des filières travaillent ainsi à la construction d’un contrat basé sur un partenariat gagnant-gagnant. C’est le cas de la filière Pêches et nectarines de France qui, via l’Association d’organisations de producteurs (AOP), propose d’établir un prix partenaire sur certains segments de marché. Cela permettrait de contractualiser les volumes et les prix a minima. Et comme la production de fruits est variable, l’AOP propose un prix partenaire variable de - 15 à + 15 %. « Il faut simplement que l’ensemble des marges de la filière soit respecté. Nous devons arriver à créer un outil de formation de prix partenaires entre les acteurs. Nous avons tous (distributeurs, producteurs, consommateurs) à y gagner en respectant l’ensemble des marges tant que celles-ci sont raisonnables et acceptées de tous, estime Pierre Giovanelli, président de l’AOP Pêches et nectarines de France. L’échelle de valeur a sans doute besoin d’être requalifiée. Un produit a un coût. » Et c’est là que le bât blesse. Par la contractualisation, les producteurs espèrent assurer au minimum leurs coûts de production. Or, pour les distributeurs, « dès lors que nous sommes dans un monde concurrentiel, on ne peut raisonner en termes de coûts de production, mais en termes de prix du marché. Même s’il faut tenir compte des coûts de production », défend Jérôme Bédier. Comme toujours, les contraintes des uns ne sont pas celles des autres. Alors, producteurs, négociants, industriels et distributeurs parviendront-ils à s’accorder au moins sur le fond ? Pourra-t-on sortir un jour de l’aspect systématiquement conflictuel et créer de véritables partenariats d’affaires ? Si d’aucuns s’accordent à dire que les distributeurs ont intérêt à avoir des fournisseurs épanouis et les fournisseurs des producteurs heureux, tous savent que dans cet univers il n’y a pas de place pour l’idéalisme. Seule la réalité économique compte.
Construire des rapprochements « Tout est question de rapport de force et, aujourd’hui, la faiblesse est plutôt du côté de la production, reconnaît Philippe Mangin. La LMA ne réglera pas tout et ne suffira pas. Au-delà, il faudra mettre en place des instruments de régulation qui protègent des aléas au niveau européen. Mais cette loi a le mérite de constituer une porte d’entrée pour construire des rapprochements entre les maillons de la chaîne. » Le chantier est donc ouvert et annonciateur de changements en profondeur.
La LMA en pratique
Axes majeurs du projet de loi de modernisation de l’agriculture et de la pêche : • la définition et la mise en œuvre d’une politique publique de l’alimentaire •le renforcement de la compétitivité de l’agriculture française •l’inscription de l’agriculture et de la forêt dans un développement durable des territoires •la modernisation de la gouvernance de la pêche et de l’agriculture
Principaux points que le projet vise à développer ou à instaurer : •l’obligation d’une contractualisation entre producteurs et industriels •l’amélioration de l’organisation des filières •le développement de la couverture des risques pour les agriculteurs •favoriser une alimentation de qualité et la préservation des terres agricoles •favoriser le travail conjoint des pêcheurs, des scientifiques, des écologistes et des consommateurs •anticiper la réforme de la PAC en 2013
Camille George
19 juillet 2010
Des exemples de partenariats réussis
Certaines filières se sont montrées capables de se structurer et de construire une relation pérenne et stable avec tous les acteurs. Si la contractualisation inquiète, c’est aussi un moyen de mieux définir la demande. C’est la possibilité d’établir des volumes, mais aussi des critères de qualité et des critères de définition de prix. La filière du malt et de la bière, par exemple, l’a bien compris. Les acteurs ont réussi à construire des contrats longue durée s’appuyant sur la garantie d’approvisionnement assurée par les malteurs et la garantie de mise en place d’indicateurs de fixation des prix de la part de l’industriel, Heineken par exemple. Ainsi, ce dernier a une meilleure visibilité pour développer un marché et, de leur côté, les malteurs sont capables de faire des commandes précises aux producteurs, lesquels peuvent ainsi produire en fonction de la demande. Ce n’est donc plus la production qui pousse la distribution, mais bien la demande qui tire la production agricole.
Un véritable projet d’entreprise Autre cas plus récent, celui de la filière endive Nord-Pas-de-Calais-Picardie avec la marque Perle du Nord. A l’origine, il existait six coopératives et quatre bureaux de distribution qui se concurrençaient. Loin d’être organisée, la filière était dans une spirale de perte de valeur sans que cela ne profite aux distributeurs ou aux consommateurs. « La filière était dans une passe difficile, on a même assisté aux premiers dépôts de bilan, indique Jean-Michel Delannoy, président de France Endive et l’un des six actionnaires de Perle du Nord. Nous avons donc décidé de créer une AOP (Association d’organisation de producteurs) afin de structurer la filière. » Les quatre bureaux de distribution ont été transformés en quatre commissions de Perle du Nord. « La volonté était de stopper le conflit producteurs-distributeurs en créant de la valeur sur l’ensemble de la filière. Nous y sommes arrivés cette année. Nous avons ensemble réussi à créer un véritable projet d’entreprise. En renouant avec le dynamisme et en changeant d’état d’esprit, les producteurs retrouvent désormais le sourire », explique Jean-Michel Delannoy. Pour passer d’un schéma de perte de valeur à un schéma de création de valeur sans qu’aucun maillon n’en pâtisse, l’AOP a notamment travaillé sur une nouvelle segmentation dont le déploiement s’effectuera en 2010 et 2011. « Nous allons abandonner le paiement au kilo pour un paiement à l’unité. Il y aura quatre segments types et donc une vraie possibilité pour le distributeur d’avoir du sur-mesure », détaille Jean-Michel Delannoy. Le tout établi sur la base d’un contrat, bien sûr. « Pour le moment, les retours sur la contractualisation sont positifs, la grande majorité des enseignes y est favorable », souligne-t-il. Il faut dire que structurer la filière a permis à la marque Perle du Nord de tenir une place certaine sur le marché. L’AOP représente désormais près de la moitié de la production française. « Nous sommes devenus un leader structurant et je pense que notre exemple sera suivi », estime Jean-Michel Delannoy. C’est en tout cas à souhaiter.
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